Initiatives internationales : le projet Open Access Network

Lisa Norberg, K|N Consultants

Lisa Norberg est bibliothécaire universitaire de profession. Elle travaille avec l’initiative Open Access Network (OAN). En 2014, elle a publié un livre blanc proposant des modèles économiques durables et applicables à grande échelle pour le libre accès en sciences humaines et sociales. Prendre connaissance des initiatives d’OAN permettra de mettre en perspective les discussions et projets en cours sur le libre accès au Canada et de constater que nous ne sommes pas seuls à prendre cette voie. Deux importants modèles d’affaires ont été présentés par John Willinsky un peu plus tôt aujourd’hui. Le modèle que propose maintenant OAN sera aussi bientôt étudié par le groupe de recherche de M. Willinsky.


À la lumière des interventions entendues aujourd’hui, il est évident que nous avons besoin d’un modèle d’affaires viable qui reconnaît les vrais coûts impliqués dans l’édition, la diffusion et la conservation de la littérature scientifique. La conservation, actuellement, est une des questions dont l'on ne parle jamais au sein du mouvement pour le libre accès ; par exemple, quelle bibliothèque archive PloS One? Personne ne le fait. Le modèle d’affaires dont nous avons besoin doit servir les intérêts de tous les acteurs de l’édition savante, des chercheurs aux éditeurs, en passant par les presses universitaires, les différents publics lecteurs et les sociétés dans lesquelles s’inscrivent ces acteurs. Enfin, il doit être durable et évolutif, afin d’être sensible à la fois aux traditions et à l’évolution constante des modes de publication savante.


OAN est une organisation à but non lucratif qui dirige un effort collectif, inclusif et mondial dans le but de développer une solution durable et applicable à grande échelle pour la publication savante en libre accès en sciences humaines et sociales. Car pour l’instant, si le système reposant sur le paiement par l’auteur fonctionne du côté des sciences biomédicales, c’est loin d’être le cas en sciences humaines et sociales. Mme Norberg et ses collègues d’OAN ont publié un livre blanc pour proposer de telles solutions, à la fois d’un point de vue d’éditeur et de bibliothécaire. Depuis la publication, leurs conclusions ont changé, mais pas leurs hypothèses de travail, que voici :

-Nous savons que les chercheurs publient dans les lieux les plus appropriés en fonction de leur discipline et des exigences des universités en termes d’embauche et d’avancement. Bien que nous espérions tous que ces exigences changent, ce n’est pas encore fait, il est donc important de répondre aux besoins actuels des chercheurs ;

-La diffusion et la conservation des publications scientifiques sont une responsabilité incombant d’abord aux institutions universitaires et à leurs bibliothèques ;

-Le modèle actuel d’accès libre par les frais de publication payés par l’auteur n’est pas applicable à grande échelle, puisqu’il est basé sur un coût à l’unité (par article), ni viable sur la longue durée. De plus, si les articles et les livres sont des éléments unitaires, ce n’est pas le cas des projets multimodaux en sciences humaines ou d’autres formes nouvelles de travaux qui se quantifient difficilement ou qui sont de nature évolutive ;

-La recherche est mondiale, mais le soutien à la recherche est local, car chaque pays, chaque institution, chaque communauté de chercheurs est particulier.

Toutes ces hypothèses de travail ont été prises en compte dans l’élaboration d’un modèle d’affaire pour l’édition savante.


La solution proposée par OAN est similaire à celle du partenariat Érudit-RCDR. D’abord, une contribution financière annuelle sera demandée aux institutions universitaires et à leurs bibliothèques. Nous savons que les 10 milliards de dollars payés annuellement aux cinq grands éditeurs[1] sont disponibles, mais ils sont rendus inaccessibles par la situation actuelle. Or, de la même façon que les exigences pour l’obtention de postes de professeurs-chercheurs ne changeront pas du jour au lendemain, les budgets des bibliothèques non plus. Dans les grandes universités, cependant, un jeu est possible, et les bibliothécaires doivent dès maintenant commencer à transformer ces sommes en investissement pour le libre accès. Dans les plus petites universités, ce sera plus difficile. C’est pourquoi, en deuxième lieu, il faut encourager les partenariats entre les différents acteurs impliqués : sociétés savantes, presses universitaires, mais aussi toutes les organisations qui agissent en fonction d’un mandat, comme les organismes de conservation du patrimoine numérique. Enfin, réunis au sein de ces partenariats, il faut créer une infrastructure et désigner des bonnes pratiques afin de pouvoir développer et soutenir un écosystème d’édition savante ouvert et dynamique.


Le calcul de la contribution financière annuelle par institution sera solidaire, basé sur une échelle progressive. Toutefois, comme les bibliothécaires et les autres intervenants clés s’alarment de ce que le grand nombre de demandes de soutien financier auxquelles ils répondent les tue, les sommes déjà engagées dans d’autres projets de libre accès (comme Knowledge Unlashed, Open Library of Humanities, Erudit) seront soustraites du montant de la contribution à OAN. Le financement sera distribué via une plateforme permettant à chaque institution de choisir les publications et projets qu’elle soutient en fonction de ses priorités, établies selon différents critères : région, discipline, langue de publication, type de format (ressource éducative ouverte, monographie, article, plateforme de publication, etc.). Ainsi, pour chaque publication en libre accès à soutenir, le responsable de la contribution de l’institution membre du partenariat pourra consulter le livre de comptes de la publication ainsi que la liste de ses contributeurs. La gestion sera donc transparente au niveau des décideurs des institutions concernées, mais non du lectorat. Le choix de ce niveau de transparence partiel s’impose afin de respecter les disparités entre les publications, certaines rémunérant tous les membres de leur comité éditorial, d’autres reposant sur le travail bénévole ; la situation dans chaque discipline est aussi très différente. Certaines revues consacrent aussi une partie de leurs fonds à une société savante pour soutenir la tenue d’une conférence annuelle. Bref, il y a des raisons expliquant ces disparités, et ce serait aux décideurs de chaque institution membre du partenariat de juger de ces disparités, dans le but d’amener graduellement les publications à une gestion plus efficace, selon un plan réaliste, tout en respectant leur mandat et leur situation particulière.


C’est donc, en quelque sorte, un modèle de financement participatif que propose OAN. En plus de l’apport financier régulier de la part des institutions, le système sera ouvert à des sources de revenus additionnels. Des chercheurs indépendants pourront souhaiter faire une contribution en échange d’un accès aux publications de leur choix et d’une déduction d’impôts pour don. D’autres organisations, fondations ou corporations pourront aussi apporter leur contribution. Enfin, les éditeurs pourront proposer d’autres services : service d’impression à la demande, services numériques innovants (par exemple une plus grande variété de formats, comme le fait revues.org avec son service Freemium).


La proposition de valeur de ce modèle d’affaires est indéniable, et ce, pour tous les acteurs impliqués. Du point de vue des institutions et bibliothèques universitaires réunies en consortium, il en va de leur mission exclusive : le modèle leur permettra de participer à l’avancement de la recherche et de la connaissance, à la diminution des coûts de l’éducation, et au soutien à l’apprentissage tout au long de la vie en ne coupant pas l’accès aux étudiants une fois leurs études terminées. Pour les sociétés savantes, les presses universitaires et les autres éditeurs, leur participation leur assurera une source de revenu stable afin de maintenir la qualité de leurs activités de publication et de soutenir l’innovation. Pour les autres contributeurs (individus, fondations, corporations), enfin, la participation au modèle leur permettra d’accéder à la recherche et à la connaissance, de nourrir l’économie, d’aider à régler différents problèmes tant au niveau local qu’international grâce aux connaissances acquises, et de soutenir l’éducation.


Une des grandes questions auxquelles on doit répondre est celle des profiteurs : les acteurs du milieu qui ne voudront pas contribuer financièrement mais qui bénéficieront quand même de l’accès libre. L’idée est de mettre en place les bons incitatifs. Du côté des facultés, il faut faire reconnaître la valeur de la contribution au libre accès par des incitatifs, par exemple en évaluant les chercheurs en fonction de leurs publications en libre accès. Du côté des bibliothèques, beaucoup de travail reste à faire. Il faut intégrer au palmarès des bibliothèques universitaires non seulement le budget réservé aux collections, comme c’est le cas actuellement, mais aussi le budget réservé au libre accès. Du point de vue des institutions universitaires dans leur ensemble, contribuer à une économie du partage et du bien commun leur permet de démontrer que leurs actions sont alignées avec leur mission. Enfin les organismes subventionnaires doivent créer des incitatifs en termes d’évaluation des candidatures pour l’octroi de fonds (comme le font maintenant les trois organismes canadiens), ainsi que des sanctions pour le non-respect des engagements pris.


Pour résumer, OAN propose un modèle économique incrémentiel, c’est-à-dire qu’il part de la situation et des contraintes actuelles des différents acteurs afin de les amener progressivement vers le libre accès. OAN est une organisation à but non lucratif engagée dans une vision à long terme et à grande échelle. L’objectif de ce plan est de financer toute l’infrastructure de l’édition savante (sans se limiter aux revues ou aux monographies), de la production à la conservation des publications, afin d’assurer non seulement la diffusion et l’interopérabilité de la connaissance scientifique, mais aussi sa pérennité. Enfin il faut souligner que le modèle proposé par OAN se conçoit en complémentarité avec les autres initiatives de libre accès et non en compétition avec eux : il fournit un modèle économique qui permettra de financer les différents projets d’édition et de diffusion déjà existants. Nous sommes en constante discussion avec les organisations qui soutiennent ces projets (dont Public Knowledge Project, Knowledge Unlatched, Érudit) afin de mettre en commun nos efforts et notre expertise. Le lancement d’une version pilote de la plateforme de financement OAN est prévu début 2016. Cela permettra de tester le modèle et d’y apporter les ajustements nécessaires afin d’avoir, courant 2016, une plateforme fonctionnelle qui apportera, notamment à Érudit et au RCDR, une source de financement supplémentaire durable.


[1] Les « grands éditeurs commerciaux » qui exercent un monopole sur l’édition savante sont au nombre de cinq : Elsevier, Wiley-Blackwell, Springer, Taylor & Francis, Thomson-Reuthers.