Les transformations de l’édition savante à l’ère numérique

Vincent Larivière, professeur agrégé à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante

M. Larivière a présenté les résultats de ses travaux relatifs aux transformations des modes de diffusion des connaissances amenées par le passage au numérique. Le passage à l’ère numérique se caractérise par la croissance de la production de connaissances. Bien que l’augmentation du nombre des revues savantes soit exponentielle depuis leur création au XVIIe siècle, beaucoup s’attendaient à une stabilisation depuis la fin des années 1970. Les chiffres montrent qu’au contraire, la croissance exponentielle se poursuit en raison notamment de la création de nouvelles revues disciplinaires et nationales – et cela se poursuit de plus belle avec l’explosion de la recherche scientifique en Chine et en Inde. L’ère numérique, qui débute avec les années 1990, puis se démocratise vers le milieu des 1990, est un autre facteur important dans cette croissance exponentielle. En facilitant la création, la mise à jour, l’accès et la transmission de l’information, le numérique entraîne une importante transformation des modes de production et de diffusion des revues scientifiques.


1. Diversification des lieux de publication

Le premier effet du passage au numérique est la diversification des lieux de publication. Les meilleurs articles sont de plus en plus publiés hors des revues à haut facteur d’impact.

En effet, depuis l’entrée dans l’ère numérique, on remarque une décroissance de la relation entre le facteur d’impact des revues et le nombre de citations reçues par les articles. Autrement dit, les articles les plus importants sont de moins en moins publiés dans les revues savantes considérées comme étant les plus importantes. La raison est simple : les chercheurs trouvent maintenant leur littérature secondaire non plus dans le petit nombre de revues (papier) disponibles dans leur milieu, mais dans un bassin de plus en plus vaste disponible en ligne. Si un article important a été publié, on est en mesure de le retracer, de le lire, et de le citer, indépendamment de la revue dans laquelle il a été publié. Par exemple, au début des années 1990, une revue comme Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) publiait près de 9% des articles parmi le 1% des articles les plus cités, ce qui témoignait de l’importante concentration de la recherche de grande qualité dans les pages de cette revue. En 2010, cependant, PNAS publiait moins de 3% des articles de ce 1%. Le phénomène s’observe donc à l’échelle macro, mais aussi micro, du point de vue spécifique des revues. Les grandes revues multidisciplinaires déclinent au profit de nouvelles revues, également multidisciplinaires mais diffusées en libre accès, comme PLoS One, et au profit de nouvelles revues spécialisées, ayant souvent des taux d’acceptation plus élevés que les grandes revues généralistes comme Science et Nature.


2. Langue de publication : anglicisation

Un second effet du passage au numérique s’observe sur la langue de publication. Il faut d’abord souligner, malgré le discours sur l’internationalisation de la recherche et sur la nécessité de s’abonner aux grands ensembles de revues vendus par les gros éditeurs commerciaux, l’importance des revues nationales, particulièrement en sciences sociales et humaines (SSH). Ainsi, dans le cas des universités francophones québécoises, ce sont les plateformes de revues en français qui reçoivent le plus de téléchargements (Érudit, Cairn et Revues.org). Bref, pour l’enseignement (car ce sont les étudiants qui génèrent la plus grande partie des téléchargements), les ensembles de revues vendus par les grands éditeurs reçoivent bien moins d’intérêt. Pire : 40% d’entre elles ne sont même jamais consultées. Pour mettre en perspective ce portrait de la recherche au Québec, quelques comparaisons s’imposent. En France, en Allemagne, et au Québec respectivement, où publie-t-on les travaux en SSH? Les chercheurs allemands et français publient encore la plus grande part de leurs travaux dans leurs propres revues nationales, mais pas les Québécois. La raison en est que les revues québécoises sont moins bien indexées, et par conséquent, il est moins attrayant pour les chercheurs d’y publier. Ce phénomène est concomitant à l’anglicisation – vue par certains comme une forme d’internationalisation – de la publication savante nationale qui s’observe depuis les années 1980. Par exemple, en Allemagne et en France, la publication en langue nationale indexée dans le Web of Science est passée de 80% à 20%, tandis qu’au Québec, plus de 90% des articles publiés en SSH le sont en anglais. Cette proportion plus élevée au Québec s’explique en grande partie par la proximité de l’anglais, tant à l’intérieur du Québec qu’autour.

Dans le cas précis des revues nationales, on constate que l’anglicisation est encore plus forte : la proportion d’articles en anglais dans les revues nationales augmente sans cesse. Les Allemands publient de plus en plus en anglais dans leurs propres revues nationales, tout comme les Québécois, qui choisissent de plus en plus de publier en anglais dans des revues bilingues ou anglo-canadiennes. Quant aux Français, ils résistent encore à ce phénomène. Dans le contexte où les revues nationales de langue française sont d’une importance capitale pour les universités québécoises, l’anglicisation de la publication scientifique semble aller à contre-courant.


3. Ralentissement de l’obsolescence

Un troisième effet du numérique est l’obsolescence moins rapide de la littérature scientifique. Typiquement, un article en sciences de la nature et en médecine est cité plus rapidement et devient obsolète plus rapidement qu’en SSH et en lettres. Mais contrairement à ce à quoi l’on croit, avec le passage au numérique, la durée de vie des documents savants s’est allongée – on cite du matériel de plus en plus vieux – et ce, toutes disciplines confondues. Plus spécifiquement, l’âge moyen des documents cités est passé de 11 à 13 ans. Cela permet de penser qu’un embargo de 12 mois sur les articles scientifiques ne les rend pas obsolètes, particulièrement dans les SSH.

Comment expliquer cet effet du numérique sur l’obsolescence de la littérature? Une première hypothèse est que le numérique donne accès à des connaissances plus récentes, mais aussi plus anciennes, grâce à la numérisation et à l’indexation des numéros rétrospectifs. Ces numéros se retrouvent ensuite sur Google Scholar, où ils sont fortement consultés. Les travaux en histoire et sociologie des sciences suggèrent aussi que les révolutions scientifiques se font à un rythme plus lent et, qu’en conséquence, les documents plus âgés demeurent encore scientifiquement pertinents.


4. Concentration de l’édition

La concentration de l’édition savante entre les mains de quelques joueurs qui augmentent alors les prix à loisir est sans doute l’effet le plus préoccupant du passage au numérique. En 1995, le Financial Times prédisait qu’Elsevier et consorts seraient les « premières victimes » de la démocratisation d’Internet : « The web had been created to bring academics together ; now it offered them a way of sharing their research online for free. What need would anyone have for fusty, expensive journals ?[1] » Une décennie plus tard, force est de constater que non seulement les chercheurs dépendent encore d’Elsevier, mais surtout que le contrôle de cette firme – et d’une poignée d’autres – a augmenté. En effet, en 2013, cinq organisations contrôlent plus de la moitié des articles publiés : Elsevier, Wiley-Blackwell, Springer, Taylor & Francis, l’American Chemical Society (pour les sciences et la médecine) et Sage Publications (pour les SSH). Les petits éditeurs, confrontés à la nécessité de prendre le virage numérique et pas toujours outillés pour le faire, se font progressivement acheter par les plus fortunés.

La situation varie toutefois selon les disciplines. Alors qu’en chimie, l’édition savante est quasi entièrement contrôlée par ces éditeurs, en physique, l’importance des sociétés savantes nationales et la diffusion des articles via des dépôts disciplinaires, tel arXiv, rendent les éditeurs commerciaux beaucoup moins puissants. Toutefois, pour les revues « internationales » en sciences sociales, disciplines professionnelles et en psychologie, le portrait est plutôt catastrophique : près de 70% des articles sont contrôlés par les cinq grands éditeurs commerciaux. Compte tenu de l’importance accordée aux publications dans l’évaluation des chercheurs, ces éditeurs contrôlent non seulement les modes de production et de diffusion de la recherche, mais aussi les mécanismes d’évaluation des chercheurs, ce qui leur a permis d’augmenter leurs tarifs d’abonnement de près de 400% au cours des 25 dernières années, et de conserver des marges de profit avoisinant les 30-40%. Tout cela dans un contexte, faut-il le rappeler, où les universités voient leur financement diminuer et où les éditeurs ne paient ni les évaluateurs, ni les auteurs des articles qu’ils publient.


5. Le libre accès

La diffusion en libre accès est l’une des innovations majeures permises par le numérique. Aujourd’hui, à l’échelle internationale, plus d’un article sur deux est diffusé en libre accès. Pour ce faire, le moyen le plus utilisé est la « voie verte », c’est-à-dire l’auto-archivage de la version finale, avant sa mise en page par la revue. Une plus petite proportion d’articles passe par la « voie dorée », c’est-à-dire l’édition dans des revues en libre accès complet, et par la voie « hybride », soit celle des revues qui, tout en ayant des frais d’abonnement, publient certains articles en accès libre moyennant des frais pour les auteurs. Dans les pays en développement, la recherche est encore moins financée qu’au Québec – où l’on vit pourtant une crise qui nous amène à limiter nos abonnements à certains grands ensembles de revues : leur recherche ne peut alors se baser que sur la littérature publiée en libre accès. Nous avons donc la responsabilité de choisir le libre accès afin que les résultats de la recherche soient accessibles à tous nos collègues des pays en développement. L’autre argument régulièrement convoqué en faveur de la diffusion en libre accès est l’avantage en termes de citations des articles. Tous modes de libre accès confondus, les articles diffusés en libre accès ont en moyenne 24% plus d’impact, tandis qu’une publication diffusée selon la voie verte a, en moyenne, 41% plus d’impact.


6. Quels rôles pour les revues à l’ère numérique?

Cet examen des transformations de l’édition savante amenées par le numérique doit se terminer par une mise en perspective des rôles traditionnellement attribués à la revue. Depuis l’ère numérique, diffuser les résultats de la recherche, assurer l’évaluation par les pairs et archiver les connaissances ne sont plus des fonctions exclusives aux revues scientifiques. L’évaluation par les pairs est de plus en plus ouverte, et beaucoup remettent en question le système d’évaluation actuel. À des fins de diffusion, il serait possible de déposer simplement des articles sur un site web sans passer par une revue. Enfin l’archivage peut se faire via les dépôts institutionnels ou d’autres sites web.

Toutefois, deux fonctions des revues demeurent essentielles. Premièrement, elle est indispensable pour fédérer des communautés savantes : surtout en SSH, elle permet de créer de véritables écosystèmes de chercheurs autour d’objets de recherche locaux ou nationaux, et de les réunir lors de colloques spécifiques. Deuxièmement, la recherche étant devenue une créditocratie, la revue savante est irremplaçable en tant que vecteur de capital symbolique, et est un maillon essentiel dans l’évaluation de la recherche et des chercheurs. Or toutes les revues ne sont pas égales en matière de capital symbolique. D’abord, les revues canadiennes de langue anglaise auront a priori plus de valeur et donc attireront plus de soumissions de la part de chercheurs étrangers que les revues canadiennes de langue française, compte tenu que la langue anglaise est associée à une plus grande « internationalité ». Ensuite, les revues très spécialisées auront moins de capital symbolique tout simplement parce qu’elles portent sur des domaines sur lesquels moins de chercheurs travaillent. Par ailleurs, les revues publiées par un gros éditeur commercial sont automatiquement indexées dans les grandes bases de données utilisées dans les diverses évaluations, et de ce fait possèdent a priori une plus grande valeur symbolique – et cela, indépendamment de la qualité de leur comité éditorial. Enfin, les revues qui ont une plus longue histoire et qui donc ont autour d’elles une plus grande communauté, sont déjà dotées un capital symbolique plus élevé, ce qui leur permet d’attirer des contributions de plus grande qualité.

Pour terminer, il importe de rappeler que, pour être lues et citées – et donc maximiser leur capital symbolique – les revues doivent être diffusées et accessibles de la façon la plus large possible. Dans ce contexte, le libre accès semble la voie à privilégier pour nos revues nationales.

[1] Cookson, R. (2015). “Elsevier leads the business the internet could not kill”, Financial Times, 15 novembre 2015. http://www.ft.com/intl/cms/s/0/93138f3e-87d6-11e5-90de-f44762bf9896.html