Étude socio-économique sur les revues savantes canadiennes : résultats préliminaires

Sibyl Frei et Louise Fleming, consultantes

 

1 - Description du projet

Sibyl Frei et Louise Fleming, consultantes indépendantes, présentent les résultats préliminaires de leur étude sur la situation financière des revues savantes canadiennes, coordonnée par Érudit, en partenariat avec l’Association canadienne des revues savantes (ACRS) et la Fédération des sciences humaines du Canada, et avec le soutien financier du CRSH. Les consultantes ont mené une série de sondages et d’entretiens auprès des revues savantes. Cette collecte de données a été effectuée à l’été 2015 et représente un échantillon de 75 revues. Près de 29 entretiens ont déjà été déjà faits, et d’autres restent à faire. Le rapport final de l’étude est attendu début 2016. Les résultats présentés ici sont donc partiels et provisoires.

L’étude s’appuie sur un corpus de 36 revues « francophones » et 39 « anglophones » : cette distinction est établie en fonction de la langue dans laquelle la revue a rempli le sondage et non de la langue dans laquelle elle publie. Cette distinction ne doit donc pas faire oublier que certaines revues sont bilingues. Concernant le découpage disciplinaire, 62 revues en sciences humaines et sociales ont été examinées, 8 revues en sciences et technologies et 4 revues interdisciplinaires (qui combinent les sciences pures, la médecine et les sciences humaines et sociales). L’étude s’intéresse autant au libre accès selon la voie dorée (revues en libre accès complet) qu’à celui selon la voie verte (auto-archivage des articles), mais les résultats pour la voie verte seront disponibles plus tard.

 

2 - Description des statistiques sur la situation des revues, notamment de la situation financière

Quelques résultats clés :

- les organisations sans but lucratif, les universités et les presses universitaires publient 80% des revues scientifiques canadiennes, tandis que 10 % sont commercialisées à des fins lucratives ;

- le nombre d’articles publiés en mode papier diminue ;

- le nombre d’articles publié en français augmente ;

- la publication en libre accès immédiat concerne 25% des revues, et les revues anglophones sont légèrement plus nombreuses que les revues francophones à procéder ainsi ;

- pour les 3 dernières années, 25% des articles publiés ne sont pas disponibles en libre accès ;

- pour les revues qui utilisent une barrière mobile, celle-ci est le plus souvent de 24 mois, mais 25% des revues de ce groupe affirme vouloir rendre accessibles plus vite leurs articles dès cette année, signe que la transition est déjà bien amorcée ;

- du côté des revues anglophones, Open Journal Systems est la plateforme de référence pour 37 revues ;

- du côté des revues francophones, Érudit est la plateforme de référence pour 54% des revues ;

- dans le cas des revues en libre accès, on note un soutien financier plus important de la part des agrégateurs pour les revues anglophones : 11% du revenu contre 0% du côté francophone ;

- les revues en libre accès sont financées à plus de 50% par les subventions gouvernementales ;

- les revues anglophones dédient un pourcentage particulièrement important de leur budget aux salaires des équipes éditoriales. (NB : les coûts de traduction ne sont pas comptabilisés dans l’étude.) En toute logique, plus les subventions sont élevées, plus celles-ci sont redistribuées en termes de salaires ;

- les revues anglophones sont toutes en déficit, tandis que les revues francophones font un léger profit. Les revues en libre accès (peu importe la langue) font un léger profit. (NB : ce résultat préliminaire de l’étude est vivement contesté par les responsables de revues présents dans la salle, qui regrettent que le travail bénévole ne soit pas comptabilisé par l’étude.)

 

3 – Présentation des résultats des entretiens avec les revues

Une requête, entendue dans un entretien, reflète parfaitement la demande des revues : « Voici ce dont nous avons besoin : un modèle économique stable, des dotations plus régulières et prévisibles, des logiciels conviviaux, un soutien politique. » Globalement, les revues comprennent le choix du gouvernement de privilégier le libre accès, mais craignent un abandon de la part des instances gouvernementales et subventionnaires, qui seraient tentées de laisser cette transition vers le libre accès à la seule charge des revues. Il est important de souligner par ailleurs que les revues n’existeraient pas sans le bénévolat : l’étude estime que chaque revue compte sur près de 30 000$/an de travail bénévole. Toutefois, ce chiffre reste une estimation – et ces coûts n’ont pas été considérés dans les résultats présentés par l’étude. Les responsables des revues regrettent d’ailleurs que les organismes subventionnaires ne tiennent pas compte du travail bénévole effectué par les membres des équipes éditoriales. Ils soulignent le décalage important entre les critères retenus par les organismes subventionnaires pour estimer la valeur de leur tâche (ces mêmes critères semblent avoir été repris par l’étude) et le fonctionnement ainsi que les frais effectifs assumés par les revues.

Les résultats de l’enquête démontrent que les revenus totaux des revues anglophones et francophones sont similaires. Les institutions financent peu les revues, qui comptent d’abord sur les subventions (bien que le cas de chaque revue reste particulier). Pourtant, ce soutien des institutions est absolument indispensable (ne serait-ce que pour les contributions en nature).

Le public s’interroge sur la distinction réalisée par l’étude entre revues anglophones et francophones. Les consultantes répondent que ce choix a été opéré en raison des différences à la fois en termes de soutien de la part des universités, du FRQSC, ainsi que du travail avec Érudit ou d’autres plateformes. Cela étant, afin de répondre à la demande des éditeurs, les résultats seront aussi regroupés selon les disciplines. De plus, les éditeurs craignent que la bipartition francophone/anglophone soit superposée, à tort, à des considérations géographiques (Québec/Canada).

Les entretiens menés avec les équipes éditoriales révèlent une véritable inquiétude quant à la dépendance des revues aux subventions gouvernementales. La survie des revues qui n’ont pas reçu de subvention est actuellement très complexe. L’inquiétude est par ailleurs reliée aux politiques des organismes subventionnaires, qui poussent les revues vers le libre accès. Jusqu’à maintenant, plus de revues anglophones ont déjà fait la transition vers le libre accès, mais plus de revues francophones sont en train de faire la transition. Les éditeurs soulignent que le libre accès ne signifie pas l’« accès gratuit », et les organismes subventionnaires devraient en être davantage conscients.

Le rapport final est attendu au début de l’année 2016.