Étude sur une coopérative d’édition savante en libre accès

John Willinsky, fondateur et directeur de Public Knowledge Project (PKP), professeur à la Graduate School of Education de l’Université de Stanford.

M. John Willinsky a traité du futur du libre accès du point de vue du capital financier. Car l’avenir des revues scientifiques en libre accès est une question de mémoire, d’héritage, mais aussi d’argent, en termes de capital, d’investissement dans l’édition savante, un investissement qui ne rapportera pas nécessairement dans l’immédiat, ni dans des proportions comparables aux profits de 30-40% faits par les grands éditeurs commerciaux, mais qui a déjà commencé à constituer un profit en termes des connaissances qui circulent dans le domaine public, non seulement localement mais aussi mondialement.

 

1. Inadéquations d’un modèle d’édition savante hérité des sciences biomédicales pour les sciences humaines et sociales

L’édition savante s’est développée sur les bases d’un domaine bien particulier, celui des sciences biomédicales, qui a très peu en commun avec les sciences humaines et sociales, qu’il s’agisse de l’impact d’un embargo de 12 mois, du travail de révision effectué sur les articles, mais d’abord et avant tout, du financement disponible. Le futur économique de l’édition savante que nous sommes en train de construire est dominé par le seul modèle des sciences biomédicales, et cela constitue une inégalité inhérente, intégrée, innée, apriori, qui nous assure que nous n’aurons pas un accès universel aux connaissances, autrement dit, pour parler en termes économiques, que nous n’aurons pas une distribution équitable des moyens de production. À l’inverse, il faut commencer par affirmer le caractère vital et indispensable des sciences humaines et sociales, et les prendre pour point de départ de notre réflexion sur les aspects économiques de l’édition savante.

Un premier problème de la voie verte pour les sciences humaines et sociales est la perte de la valeur ajoutée par la revue à l’article. La voie verte, c’est-à-dire l’auto-archivage d’articles, pensée pour les sciences de la santé, laisse de côté tout le travail de révision et de réécriture qui est la valeur ajoutée que l’édition savante apporte en sciences humaines. PloS One, par exemple, ne fait pas de révision des articles soumis, il effectue simplement une sélection des manuscrits qui constitue ensuite le gage de leur qualité. Ainsi, aucune norme bibliographique n’étant appliquée, cette section des articles est très irrégulière.

 

2. Le système des abonnements : problèmes et croyances

Un autre problème de la voie verte est l’embargo de 12 mois. Prenons un exemple issu cette fois des sciences biomédicales elles-mêmes. À l’Université de Stanford, pour voir si la recherche pouvait être utile à un public plus large que les seuls chercheurs, nous avons fait une expérience sur l’utilisation du libre accès par les médecins. Nous avons donné à 350 médecins un accès libre à la bibliothèque de l’Université de Stanford pour une durée de 12 mois. Les deux tiers des participants n’ont pas utilisé leur accès, mais le tiers d’entre eux a lu en moyenne un article par semaine. Pour ces médecins, les articles consultés leur ont permis de changer les standards de leur hôpital en créant de nouvelles politiques, de vérifier et ainsi confirmer le bien-fondé de leurs pratiques ou au contraire de les remettre en question, puis de les rectifier. Toutefois, le plus intéressant pour nous a été l’âge des articles consultés. La moitié des articles consultés avaient été publiés il y a moins de 12 mois. Cela signifie que la moitié des articles pourrait être en libre accès sous embargo de 12 mois. Et donc si nous pensons que ce double système est bénéfique pour l’économie du savoir à cause des revenus d’abonnements qu’il suscite, nous devons quand même nous rendre compte qu’il repose sur le prétexte (faux) que nous avons besoin de l’exclusivité des articles, et qu’il fonctionne par l’exclusion de certains lecteurs.

Examinons la question de l’exclusivité autrement. Est-elle importante pour l’auteur? Pour les bibliothèques et les bibliothécaires? La bibliothèque de l’Université de British Columbia se considère comme une bibliothèque provinciale : des terminaux sont réservés au grand public, afin que n’importe quel citoyen puisse profiter des collections. Cela n’est pas dans l’intérêt des bibliothécaires,  lorsqu’ils plaident en faveur du financement de leurs institutions, qu’une partie des articles scientifiques ne soient pas accessibles à tous les publics visés par la bibliothèque, autant les chercheurs, que les médecins, les avocats, les enseignants et le grand public en général. C’est pourquoi il n’est pas dans notre intérêt de continuer avec un système d’abonnements. Même les grands éditeurs sont d’accord, c’est ce qui les a amenés à créer un mode de libre accès reposant sur des frais de publications payés par l’auteur.

Cela nous amène à parler des deux modèles de libre accès qui permettraient de dépasser le système des abonnements aux revues scientifiques. Ces abonnements constituent, certes, un transfert de revenu, mais les deux modèles de libre accès constitueraient un transfert de revenu tout à fait équivalent. La majorité, pour ne pas dire la totalité à quelques exceptions près, des abonnements sont payés par les bibliothèques des institutions d’enseignement et non par des individus. Il s’agit d’énormes sommes – 10 milliards de dollars – qui sont consacrées principalement aux abonnements à des revues de sciences, technologies et médecine, tandis que les revues de sciences humaines et lettre ne changent pas grand chose au montant total. Pour sortir de ce système, ces énormes sommes pourraient être investies dans le libre accès selon deux modèles : 1) le modèle du paiement par l’auteur (ou de l’auteur-payeur), reposant sur un frais de publication (article processing charge (APC)), ou encore 2) le modèle reposant sur la coopération.

 

3. Accès libre : le modèle du paiement par l’auteur

Le modèle du paiement par l’auteur est celui qui domine du côté des éditeurs commerciaux. C’est un système courant pour les revues de sciences, technologie et médecine. Il trouve son origine dans le système des frais de publication à la page, qui remonte au XVIIIe siècle et qui a perduré jusque dans les années 1950 et 1960 pour les revues de physique et d’astronomie. D’un point de vue de sciences humaines et sociales, on peut se demander comment le distinguer du modèle de l’édition à compte d’auteur. Et comment peut-on éviter la corruption avec un tel modèle? Dans tous les cas, c’est le modèle dominant du point de vue financier actuellement. PloS One, par exemple, qui fonctionne selon ce principe, a publié l’an dernier 30 000 articles à 1350$ /article, pour un revenu total de 40 millions. De ce nombre, 10% des auteurs, provenant de pays en voie de développement, ont bénéficié d’une exemption de frais. Ce modèle fonctionne, et il attire les cinq grands éditeurs commerciaux, qui pourraient s’y convertir. En divisant leurs revenus par le nombre de bibliothèques qui les constituent, ils ont trouvé qu’ils pourraient publier en libre accès moyennant un APC d’environ 3000$/article. Un des avantages du système du paiement par l’auteur est qu’il a instauré une certaine compétition entre les revues savantes, en introduisant une relation entre le prix d’un article et la qualité – ce qui n’est pas le cas dans le système par abonnements.  Le modèle APC est un candidat important pour le libre accès : il permet à l’auteur de rester propriétaire du copyright, il permet un accès immédiat et universel aux articles, c’est un système simple. Mais il a ses désavantages : la politique d’exemption des frais pour les auteurs des pays en développement conduit à une certaine condescendance ; le modèle pénalise financièrement les auteurs plus productifs, qui auront à payer plus d’APC ; enfin ils obligent les bibliothèques des institutions à avoir des fonds réservés aux APC afin d’alléger le fardeau financier des professeurs, ce qui peut pénaliser les institutions dont les professeurs publient davantage. Selon la logique de ce système, l’objectif serait de transférer progressivement l’argent réservé aux abonnements en fonds pour financer les APC. Toutefois, le problème central reste la dépendance envers le monopole des éditeurs commerciaux : il faut s’attendre à une augmentation annuelle des APC similaire à l’augmentation que ces éditeurs imposent aux bibliothèques pour les abonnements. Ainsi, le système de libre accès reposant sur les APC a ses avantages, mais en aucun cas il ne constitue une solution durable.

 

4. Accès libre : le modèle coopératif

Le modèle à privilégier selon John Willinsky est la coopération. Depuis les années 2000, le degré de coopération entre l’édition savante et les bibliothèques ne cesse d’augmenter via différents projets ; PKP est l’un deux. Fondé en 1998 à l’Université of British Columbia, PKP a œuvré de façon coopérative, grâce à des subventions et à des dons, en développant des logiciels gratuits, dont Open Journal Systems, pour subvenir aux besoins des revues savantes. Aujourd’hui, plus de 8600 revues à travers le monde, la plupart diffusant en libre accès, utilisent ce logiciel. Il faut souligner le rôle majeur des bibliothèques canadiennes, qui collaborent à l’initiative en fournissant hébergement et services web à 3000 de ces revues en libre accès. D’autres initiatives de libre accès fondé sur la coopération auraient pu être nommées, il y en a beaucoup.

Il s’agit maintenant d’amener ce modèle coopératif encore plus loin. Ce projet prend une signification particulière au Québec, province qui contient un nombre impressionnant de coopératives. Dans la notion de « coopérative », c’est l’idée d’une gestion commune des ressources qui est à souligner. Il faut penser au savoir non comme à un bien que l’on dissémine, mais plutôt comme à un patrimoine commun. Tous les acteurs impliqués dans l’édition savante pourraient être considérés comme les membres d’une coopérative, des auteurs aux étudiants effectuant les révisions, en passant par les presses universitaires, et tout l’argent que l’on dépense en abonnements pourrait être versés à cette coopérative. Cela signifie qu’une grande coopérative d’édition savante disposerait de 10 milliards de dollars à répartir équitablement entre les disciplines – car si les sciences de la santé ont besoin de plus d’argent que les sciences humaines pour mener à bien une recherche, lorsqu’il est question d’écrire un article et de le diffuser, toutes les disciplines devraient être égales. La coopérative d’édition savante serait une organisation autonome et démocratique dédiée à augmenter la qualité de la recherche publiée. Car le libre accès est maintenant une évidence ; ce qui est réellement en jeu ici est la qualité de l’archive en libre accès que nous constituons, la qualité de l’investissement que nous faisons dans le savoir.

La coopérative nous permettrait en outre un niveau de transparence et de reddition de comptes qu’il nous est impossible d’avoir actuellement, tant avec le système des abonnements qu’avec celui des APC. Nous avons besoin du patient travail de recherche et d’analyse de données effectué par Vincent Larivière et sa Chaire de recherche pour découvrir quels sont les tendances et les schémas qui sous-tendent l’édition savante, alors que dans un modèle coopératif, les données seraient directement disponibles.

Au Canada, le RCDR fait figure de pionnier en tant que coopérative de bibliothèques qui s’est formée afin d’acheter collectivement l’accès aux résultats de la recherche. Le fait qu’aujourd’hui, grâce au partenariat avec Érudit, les revues scientifiques canadiennes puissent s’asseoir avec le RCDR et former une organisation autonome dédiée au financement, au développement, à l’innovation de l’édition savante, ainsi qu’au soutien à la création de nouvelles revues dans le cadre d’une structure coopérative, cela exemplifie exactement ce qui a été présenté comme le second modèle économique du libre accès – mais qui devrait être le premier en termes de choix à faire.

 

5. Conclusion

Pour conclure, le modèle basé sur les APC, qui est en fait le modèle de libre accès des sciences biomédicales, est attrayant, mais il s’est forgé grâce au système de financement le plus riche du monde, le National Institute of Health aux États-Unis, qui n’a pas d’équivalent ni ailleurs dans le monde, ni dans les autres disciplines. À l’opposé, les autres disciplines, et les autres pays, et particulièrement au Canada et au Québec, travaillent à un modèle collaboratif et coopératif dans lequel il s’agit maintenant d’impliquer tous les maillons de l’édition savante. Actuellement, au Québec, Érudit fonctionne à la manière d’une coopérative dont les membres sont les revues savantes, mais il s’agit maintenant d’inclure les bibliothèques dans la discussion. PKP s’est donc engagé à travailler en collaboration avec Érudit et le RCDR afin de considérer l’adhésion de 300 ou 400 revues savantes canadiennes des deux langues à un tel système coopératif. Ce partenariat implique non seulement que l’argent dépensé en abonnements par les bibliothèques soit maintenant réinvesti dans le libre accès, mais aussi que les différents acteurs, revues et bibliothèques, repensent de façon concertée le financement des revues savantes dans le but d’en améliorer la qualité et la diffusion, et ainsi d’établir un réel leadership autour du partage des connaissances. De cette façon, le Canada pourra non plus seulement disséminer les connaissances qu’il produit, mais les faire circuler dans le monde entier, de façon ouverte et transparente, tout en en augmentant la qualité. La question qui se pose est maintenant la suivante : pouvons-nous nous engager tous aujourd’hui dans une telle initiative coopérative afin que l’esprit collaboratif, qui nous a réunis ici aujourd’hui, s’étende à tous les acteurs de l’édition savante canadienne? Pouvons-nous faire en sorte que le système des abonnements soit relégué au rang d’artéfact de la culture de l’imprimé?